Tolkien’s Lost Chaucer

J.R.R. Tolkien étudiait, en qualité de philologue à l’université d’Oxford (notamment), des textes anciens tels que Beowulf, Sir Orfeo, Pearl, le Livre Rouge de Hergest, et bien d’autres… Mais saviez-vous qu’il s’était également intéressé à l’œuvre de Geoffrey Chaucer ?

Commençons par la fin : la publication d’un livre réunissant les études de J.R.R. Tolkien sur les écrits de Chaucer a été récemment annoncée. Le 26 septembre prochain, les anglophones pourront se procurer Tolkien’s Lost Chaucer, édité par John M. Bowers et publié par Oxford University Press. Pour ce qui est d’une traduction vers le français, étant donné que beaucoup d’articles et ouvrages de Tolkien ne concernant pas la Terre du Milieu* n’en bénéficient pas encore à ce jour – on peut difficilement s’avancer. Cela dit, c’est l’occasion de se pencher sur l’intérêt de Tolkien pour Chaucer, aspect moins connu de sa vie.

Geoffrey Chaucer (1340-1400) est un auteur londonien plus communément connu pour The Canterbury tales (Les contes de Cantorbéry). Comme Tolkien, il fut également poète et traducteur, et s’intéressa aux traditions médiévales, dont le pèlerinage. Ainsi, ses contes mettent en scène de manière satyrique et parfois grivoise divers profils sociaux et professionnels qui se rencontrent à l’auberge The Tabard, et projettent de continuer la route ensemble en se contant des histoires.

De 1922 à 1928, Tolkien travailla sur des passages de l’œuvre de Chaucer et avait l’intention de publier sa propre Selection from Chaucer’s Poetry and Prose chez Clarendon Press, nom commercial de la maison d’édition d’Oxford, d’où le titre provisoire « Clarendon Chaucer » — mais comme beaucoup de ses projets, Tolkien ne le finit jamais. Il publia néanmoins un article, suite à une intervention à la Philological Society in Oxford le 16 mai 1931, sous le titre « Chaucer as a Philologist: The Reeve’s Tale » (Chaucer le philologue : Le conte du régisseur), s’excusant en préambule :

Le retard de cette publication tient principalement à mon hésitation à présenter une étude qui aurait clairement mérité une meilleure analyse des mots et de bien plus encore, davantage de lectures qualitatives des manuscrits du Conte du régisseur. Mais je n’en ai pas eu le temps, et mes notes n’ont fait que prendre la poussière. Je vous présente alors, avec mes excuses, un article quasi inchangé depuis ma présentation, si ce n’est l’ajout d’une section comparant plusieurs manuscrits, quelques précisions textuelles, des notes de bas de page, des appendices et des éléments volontairement mis de côté lors de ma présentation. Cela soulignera au moins l’importance particulière de ce conte en matière de critique chaucérienne, bien que ce texte nécessiterait une analyse plus experte.**

On reconnait bien là l’auteur du Seigneur des Anneaux ! Néanmoins, c’est au philologue que nous avons affaire ici…

D’un point de vue linguistique, Chaucer écrit en anglais de l’époque, tout en puisant dans le vocabulaire français et, contrairement à ses contemporains, délaisse le mètre allitératif (celui de Beowulf par exemple) pour le décasyllabe rimé, ce qui marquera durablement la poésie britannique. Mais — outre le plaisir d’excavation archéologique-linguistique et stylistique — ce qui a probablement piqué la curiosité de Tolkien dans ces contes, c’est l’expression d’oralité.

Chaucer se met lui-même en scène parmi ses protagonistes, ce qui assure un enchâssement de cadres narratifs. Ajoutez à cela une écriture patchwork de différents styles, de façon à mieux distinguer les protagonistes, des histoires qui ont traversé les âges, saupoudrez de moultes adresses directes à l’audience… Tous ces éléments participent à créer une sorte d’aura au texte, un certain charme qui ressemble beaucoup à celui des textes de Tolkien. Voyez par vous même :

For this ye knowen all so well as I,

Car vous le savez aussi bien que moi,

Whoso shall tell a tale after a man,

quiconque doit faire un récit d’après un autre,

He must rehearse, as nigh as ever he can,

doit répéter, d’aussi près que possible,

Every word, if it be in his charge,

chaque mot, si sa tâche le demande,

[Let him speak] ne’er so rudely and so large;

tant grossièrement et librement dût-il parler ;

Or elles he must tell his tale untrue,

autrement, il est forcé de faire un récit menteur,

Or feigne things, or finde wordes new.

ou d’inventer les choses, ou de trouver des mots nouveaux.

He may not spare, although he were his brother;

Il ne peut s’abstenir, même si l’autre est son frère ;

He must as well say one word as another.

il doit aussi bien répéter chaque mot que le reste.

Christ spake Himself full broad in Holy Writ,

Christ a parlé lui-même fort librement dans la Sainte Écriture,

And well ye wot no villainy is it.

et vous le savez bien, ce n’est point là vilenie.

Eke Plato saith, whoso that can him read,

Platon aussi dit, à qui sait le lire,

The wordes must be cousin to the deed.

que les mots doivent être les cousins des actes.***

Votre curiosité est-elle également piquée ? Rendez vous le 26 septembre 2019 pour découvrir tout ce que Tolkien avait à en dire ! Cela vous laissera suffisamment de temps pour lire ou relire les contes de Cantorbéry ou autres textes de Chaucer !

 

* Citons The Story of Kullervo, Finn and Hengest : The Fragment and the Episode, Sir Gawain and The Green Knight, Pearl and Sir Orfeo, The Old English Exodus, « The Name ‘Nodens’ », « Some Contributions to Middle-English Lexicography », Ancrene Wisse: The English Text of the Ancrene Riwle, « The Devil’s Coach-Horses »,…

** Notre traduction

*** Lignes 730 à 742 des Canterbury Tales, traduction de Louis Cazamian disponible à cette adresse.

2 pensées sur “Tolkien’s Lost Chaucer

  • 1 mars 2019 à 16 h 29 min
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    C’est vraiment un article excellent ; il n’y avait pas plus belle manière d’annoncer la prochaine publication de cet ouvrage qui suscite beaucoup d’impatience ! Merci !

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