En librairie : De H.P. Lovecraft à J.R.R. Tolkien.

Venez en apprendre plus sur cet ouvrage qui propose de revenir sur le parcours éditorial de deux références de la littérature de l’imaginaire et d’explorer la notion « d’univers étendu » !

De H.P. Lovecraft à J.R.R. Tolkien – Les Collections de la Maison d’Ailleurs par Francis Valery et Marc Atallah.

 

Trouvé par hasard en librairie, le petit ouvrage, qui regroupe sur sa couverture Lovecraft et Tolkien (oh joie !), est amené en courant à la caisse et lu dans la foulée.

Depuis 2013, les maisons d’édition ActuSF et La Maison d’Ailleurs sont associées et publient – à une fréquence bisannuelle – des livrets qui explorent et vulgarisent plusieurs aspects importants de la littérature de l’imaginaire. Ces livrets sont avant tout les guides des expositions temporaires proposées par la Maison d’Ailleurs.

L’écriture est équitablement partagée entre Francis Valery et Marc Atallah que l’on connaît, le premier pour ses nombreux essais, la tenue d’un blog sur la page de l’excellent magazine Bifrost et sa collaboration avec la Maison d’Ailleurs[1], le second pour être le directeur actuel de la Maison d’Ailleurs et essayiste lui-même.

L’essai est abondamment illustré – sur 100 pages, la moitié seulement est occupée par le texte – et les documents choisis sont variés : couvertures de livres, extraits de films, produits dérivés, etc. Certaines couvertures sont même parfois en décalage avec les attentes éditoriales contemporaines – voire même incongrues – mention spéciale à Bilbo !

 

Deux auteurs, deux parcours détaillés :

La majeure partie du livret, consacrée aux parcours littéraires et éditoriaux de H.P. Lovecraft puis de J.R.R. Tolkien, relie la biographie de chaque auteur à son parcours éditorial. La présentation diachronique est claire et les nombreuses étapes citées sont placées dans leur contexte et datées. Francis Valery explicite quelques points de son exposé et met en lumière la réception de l’oeuvre de Tolkien en France. Il insiste aussi sur l’inscription de Tolkien dans la contre-culture – un chapitre qui aurait presque pu faire l’objet d’un essai dédié.

On note avec plaisir que F. Valery propose à ses lecteurs des données précises – qu’il s’agisse de dates de publication ou de chiffres liés au domaine de l’édition.

Le manuel permet de mieux comprendre les contraintes éditoriales déterminantes pour donner aux romans la forme qu’on leur connaît, mais aussi de situer l’importance de Tolkien dans la culture commune. En détaillant à la fois la réception, la consécration et la propagation des écrits de J.R.R. Tolkien, l’auteur offre une introduction à la notion d’univers étendu.

 

Les univers étendus : vue d’ensemble.

Le troisième et dernier chapitre du livret entend traiter successivement l’exemple des héros pionniers de la trans-médiatisation Tarzan et Sherlock Holmes, l’origine de l’apparition des univers étendus, puis saisir les raisons qui provoquent le développement de telles extensions.

Vaste programme à traiter en six pages. Et c’est là que le bât blesse, car si la concision est une qualité, l’on s’aperçoit que le raisonnement – surtout dans sa dernière partie – y perd en finesse.

Nous ne traiterons pas des deux premières parties qui, à l’instar des deux premiers chapitres, sont très bien documentées et qui plus est originales. À recommander donc.

« L’approche anthropologique » – titre du dernier paragraphe – se propose d’expliquer la notion d’univers étendu à notre époque où son utilisation est très fréquente : prolongements variés (spinoffs, suites, préquelles, reboot, etc.), mais aussi produits dérivés (jouets, jeux, transpositions trans-médiatiques (du livre au film, de la série au livre, etc.), etc…

Sans vouloir déflorer l’argumentation de l’auteur, on s’interroge sur la validité de son point de vue. En effet, selon lui les univers étendus ne sont pas là pour répondre à une stratégie marketing, mais bien pour combler le besoin de personnes désireuses de repousser les limites de territoires qui leur procurent autant d’émotions positives.

L’auteur reprend la thèse d’Umberto Eco selon laquelle « il n’est pas rare de voir un individu souhaiter demeurer dans l’univers fictionnel qu’il affectionne » et poursuit, à la lumière de l’ouvrage d’Anne Besson[2], par une justification de la nécessité d’étendre un univers apprécié. Cependant il se montre plus catégorique que U. Eco en affirmant que le lecteur-spectateur cherche naturellement à « multiplier les expériences du monde estimé ».

On peut cependant arguer du fait que le format choisi – une page et demie – ne permet pas d’y apporter une réponse suffisamment nuancée. Le lecteur peut ne pas se retrouver dans la thèse exposée ici, selon laquelle le lecteur-spectateur devient une « victime non seulement consentante, mais ravie de l’être » du capitalisme qui assouvit, à sa demande, le besoin de prolonger une expérience heureuse.

Nous aurions souhaité voir l’auteur élargir son champ d’analyse et s’interroger, par exemple, sur les raisons qui mènent à l’extension d’un univers, lorsque ce même lecteur-spectateur (voire l’auteur) est écarté du processus décisionnel par les ayants droit.

 

Conclusion :

Le livret (disponible à la commande ici) est à conseiller à qui voudrait plus de renseignements – chiffrés et précis – sur les deux auteurs qu’il présente.

Le chapitre sur les univers étendus nous laisse toutefois sceptique. Nous aurions préféré que l’auteur ne circonscrive pas sa conclusion à une observation qui nous laisse sur une impression de naïveté. Évacuer la question de la rentabilité de tels univers en considérant que l’industrie ne fait que répondre à un besoin du consommateur est un peu rapide.

Ce travail, tout de même bien documenté, gagnerait sans doute en profondeur avec la visite de l’exposition de la Maison d’Ailleurs[3].

Nous recommandons vivement la lecture de la bibliographie proposée afin d’approfondir la question de la résonance de l’œuvre de Tolkien de nos jours – en particulier au lendemain de la sortie du sixième opus de Peter Jackson.

 

En bref :

On a apprécié :

—   L’iconographie – riche et parfois surprenante.

— Le contrat du quatrième de couverture respecté : retracer de manière factuelle les itinéraires littéraires et éditoriaux des deux auteurs.

—  Les deux itinéraires éditoriaux diachroniques précisément situés dans le temps.

–  La bibliographie proposée – des ouvrages abordables et essentiels pour mieux comprendre l’œuvre des deux auteurs présentés.

On a déploré :

–  La brièveté de la réflexion qui réduit sa portée, compte tenu de l’importance du phénomène d’univers étendus à notre époque.

–  Une approche anthropologique limitative.

–  Une approche factuelle qu’on pensait seulement utilisée pour les deux parcours éditoriaux mais que l’on retrouve également dans l’essai conclusif.

 

Prolongements :

–  Interview de F. Valery à propos de l’ouvrage, sur le site d’ActuSF

–  Le blog des éditions ActuSF

–  La chronique de F. Valéry sur le blog des éditions du Bélial

 

Lectures complémentaires :

–  Besson, Anne, D’Asimov à Tolkien. Cycles et séries dans la littérature de genres, CNRS, Coll, « CNRS Littératures », 2004.

–  Tolkien Aujourd’hui, presses universitaires de Valencienne, Dir. Ferre, Vincent ; Devaux Michael

–  Eco, Umberto, De Superman au Surhomme

–  La bibliographie proposée par l’auteur en fin d’ouvrage ! (Oui, tout !)

                                                                                                                                                                  

[1] Musée de la science fiction, de l’utopie et des voyages extraordinaires

[2] Besson, Anne, D’Asimov à Tolkien. Cycles et séries dans la littérature de genres, CNRS, Coll, « CNRS Littératures », 2004.

[3] Les livrets précités sont publiés en parallèle des expositions proposées par la Maison d’Ailleurs.

 

 

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